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Bangaly Kourouma : « Chaque année les étudiants transfèrent des millions à leurs familles respectives »

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Chaque année des milliers de jeunes guinéens mènent des démarches dans le but de poursuivre leurs études en France. Bangaly Kourouma, secrétaire général de l’association des jeunes et étudiants guinéens à Lyon s’est confié à notre rédaction. (Interview).

Comment prenez-vous la décision des autorités françaises d’augmenter les frais d’étude à partir de l’année prochaine pour les étudiants étrangers ?
L’année prochaine beaucoup vont souffrir de l’augmentation de ces frais de scolarité. Le gouvernement français s’est basé sur le nombre d’étudiants qui arrivent chaque année pour augmenter les frais. Chaque année les étudiants transfèrent des millions à leurs familles respectives. Désormais il ne sera pas facile pour un étudiant qui gagne entre 600 et 700 euros par mois de trouver maintenant près de 4000 euros. A cela s’ajoute des taxes et impôts, le loyer, la bouffe et les besoins personnels. Cette augmentation vise surtout à pouvoir stopper beaucoup dans leur élan de toujours rester en France avec un statut d’étudiant. Désormais il faut dépenser plus pour être étudiant. Ceux qui ne pourront pas supporter ces coûts seront emmenés à quitter le pays ou à trouver un travail dans leur domaine d’étude.
Quel est le taux de réussite des guinéens en France ?
En général le taux de réussite des étudiants guinéens en France reste en dessous du niveau par rapport à leurs amis sénégalais ou ivoiriens pour ne citer que ceux-là. À Lyon, bon nombre de jeunes guinéens pataugent un peu dans les études. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs : D’abord il y a le fait d’allier études et petits boulots. Cette situation est d’ailleurs la raison principale qui fait échouer la plupart d’entre eux. Car une fois ici, ils sont responsables de leurs propres frais: loyer, électricité et nourriture. À côté de cela, il y’a la pression familiale qui pèse sur eux car ils se sentent souvent concernés par les dépenses des parents restés au pays. Les difficultés de certains commencent dès leur arrivée à Lyon. Et ils manquent souvent d’informations relatives aux démarches pour le logement.
Est-ce qu’il y a des cas d’expulsion à cause de non validation des cours ?
Oui bien sûr. Chaque année nous recevons des mails ou appels d’étudiants menacés d’expulsion car n’ayant pas pu valider leurs cours deux années de suite. D’ailleurs je connais le cas d’un étudiant qui vient d’être expulsé. La raison : en 10 ans il n’a pu avoir qu’une licence. Je vais vous faire observer que le renouvellement du titre de séjour étudiant est conditionné par la validation des cours. Les relevés de notes et l’attestation d’assiduité font partie des dossiers demandés par la préfecture pour le renouvellement du titre de séjour. Une fois en France, les parents des étudiants estiment que leurs enfants sont dans un eldorado ignorant complètement les difficultés que ces derniers endurent pour joindre les deux bouts. Les étudiants qui n’arrivent pas à supporter l’angoisse de cumuler études et travail optent le plus souvent pour le mariage afin de régulariser leur situation. Si certains d’entre eux font des choix acceptables, d’autres par contre sont prêts à tout pour obtenir des papiers français quitte à se marier à des femmes avancées en âge, c’est très récurent.
Dans ces conditions ils sont peu à réussir la validation des cours. Parce qu’allier boulots et études n’est pas facile pour tout le monde. C’est l’enfer que certains vivent ici, sans études tu n’auras pas de séjour. J’ai vu des étudiants qui ont épousé des femmes plus âgées qu’eux juste pour se maintenir ici. Cela implique beaucoup d’autres choses : partage de revenus et prise en charge de l’enfant s’il y en a. Finalement certains sont obligés d’oublier leurs familles au pays.
Qu’en est-il du cas des filles?
Les filles sont les plus vulnérables, elles ne peuvent pas faire tous les travaux d’étudiants. Elles optent pour la facilité, faire un enfant et changer de statut. Les filles ont assez de difficultés à s’en sortir. La plupart des étudiants travaillent la nuit et vont à l’université le matin. Chose que ne supportent pas toutes les filles. Toute chose qui les oblige à se marier au premier venu. Une voie qui leur permet d’avoir des situations stables. Les étudiants qui se retrouvent dans des difficultés sont souvent abandonnés par l’ambassade de la Guinée. Il n’y a que les associations estudiantines qui essayent de s’organiser pour venir en aide à nos compatriotes. Actuellement un étudiant guinéen se trouve sous le coup d’expulsion. Nous avons entamé des démarches auprès des associations locales pour tenter de faire annuler la décision de la préfecture mais nous avons peu de chance d’y arriver.
Et ce n’est pas la récente augmentation des frais d’inscription qui va arranger les choses. Un étudiant qui passe de la licence au master est désormais obligé de payer près de 4000€ comme frais de scolarité. Ceux qui ne parviendront pas à amasser cette somme n’auront pas d’autres choix que de rentrer au pays ou se retrouver en situation irrégulière. Donc, c’est un avenir sombre qui commence pour la plupart des étudiants non européens.
Avez-vous un appel à lancer à l’endroit des parents restés en Guinée qui harcèlent leurs enfants partis pour les études ?
Oui, je profite de cette occasion pour dire aux parents d’être beaucoup plus souples avec leurs enfants qui sont ici en France. Ils doivent comprendre que la vie n’est pas rose ici. Ils ne doivent pas à tout moment leur demander de l’argent car les étudiants traversent parfois des situations inexplicables. Et mieux ils ne peuvent compter sur personne ici pour leur venir en aide.
Concrètement il faut être costaud moralement pour y arriver. Comme je vous l’ai dit, les horaires des étudiants sont pour la plupart de nuit. Sachant qu’il faut repartir le matin à la fac, il faut vraiment s’armer de beaucoup de courage. Il faut quand même le souligner que certains parviennent à le faire et apportent même de l’aide à leurs familles respectives. Il faut trouver le juste milieu: travailler pour assurer ses besoins et en même temps prendre les études au sérieux. C’est la seule possibilité de s’en sortir sachant que beaucoup d’entre nous n’ont pas de bourse d’études.
Comment expliquez-vous des gens fassent des démarches en Guinée pour des études à l’étranger, mais une fois arrivée, ils abandonnent ?
En fait, les étudiants qui arrivent en France via la procédure campus France sont soumis à des tests et leurs dossiers sont minutieusement contrôlés à l’institut français ainsi qu’à l’ambassade. Sur ce point, je peux vous assurer que la majorité des étudiants campus France ont le niveau requis. La raison de leur échec est liée à leur volonté d’abandonner les cours, soit pour des raisons financières ou un manque de concentration. Mais l’idéal serait qu’ils finissent les études avant de s’engager à travailler à temps plein car la Guinée aura besoin de tout le monde pour son développement.
Je crois que nous pouvons faire mieux chez nous. Certes, nous manquons d’infrastructures mais j’estime que ceux qui n’ont pas eu les moyens de venir étudier en Europe n’ont aucune raison de se sous-estimer. Nous sommes tous des fruits de l’école guinéenne. À cet égard, nous pouvons avoir les mêmes chances de réussite. Je leur conseillerai juste d’avoir confiance en eux et de croire en leur avenir. Je le disais tantôt, tous ceux qui viennent en Europe ne réussissent pas. Il y’a vraiment certains qui galèrent énormément avant de voir le bout du tunnel. C’est pourquoi j’exhorte les autorités guinéennes à investir davantage dans le secteur de l’éducation. Un pays repose sur son éducation. Il faut donner la chance aux jeunes guinéens de faire valoir leur talent en Guinée.
Parlez-nous de l’autre catégorie d’étudiants arrivée en France qui ne sont pas passés le campus ?
Il y’a plusieurs types d’étudiants que l’on peut rencontrer ici. Au-delà de ceux qui sont passés par la procédure campus France, on peut citer entre autres les étudiants sans papiers. Cette catégorie d’étudiants est souvent ceux qui sont arrivés en France via la mer Méditerranée – autrement dit des immigrés clandestins. Certains d’entre eux avaient déjà débuté les études en Guinée et souhaitent poursuivre leur cursus en France. Soutenus par les assistants sociaux, ils parviennent à s’inscrire dans des établissements d’enseignement supérieur mais leur situation reste cependant très précaire compte tenu de leur statut. J’ai rencontré certains d’entre eux qui étaient très angoissés par l’annonce de la hausse des frais d’inscription pour les étudiants non européens.
Un dernier message ?
Je souhaite dire à l’ensemble des étudiants guinéens qui sont en France de prendre leur mal en patience. La situation que nous endurons ici est certes difficile. Mais comparée à la situation que traverse la Guinée, beaucoup se disent qu’il vaut mieux rester dans la souffrance de la France au lieu de vivre un calvaire en Guinée. Je comprends leur point de vue mais ils doivent savoir que c’est la Guinée attend beaucoup de nous. Bien évidemment. Il y’en a qui passent plusieurs années d’études en France et finissent par retourner sans le moindre diplôme sous la main. C’est une situation déplorable. C’est souvent le fait d’avoir privilégié le travail par rapport aux études. Et naturellement si on ne prend pas les études au sérieux il faut s’attendre à des cas comme ça. Néanmoins, il faudra reconnaître qu’une bonne frange des étudiants guinéens parvient à achever les études et ils trouvent un bon emploi. C’est quand même une lueur d’espoir comparativement à la détresse que la majorité endure.

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Publié le 18.03.2019

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