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Cacao: le différentiel de revenu décent, un « coup réussi » par Abidjan et Accra en 2019

Le Différentiel de revenu décent de 400 dollars la tonne de cacao (243 500 Fcfa), mécanisme de prix au profit des paysans, obtenu auprès des chocolatiers par la Côte d’Ivoire et le Ghana, deux pays cumulant 62% du marché mondial, est un « coup réussi », selon des producteurs, qui s’inquiètent cependant de la durabilité de cet accord.Kanga Koffi, le président de l’Association nationale des producteurs de café et de cacao de Côte d’Ivoire (Anaproci), lui, se félicite du fait que tous les acteurs majeurs du cacao à l’échelle mondiale, acceptent aujourd’hui que le prix plancher soit mis en œuvre, ce qui est une « avancée notable ».

Avant, dit-il, « la question de prix plancher n’existait pas ». Ce Différentiel de revenu décent devrait permettre d’accroître les revenus des producteurs lorsque cela entrera en vigueur lors de la campagne 2020-2021. En Côte d’Ivoire, le prix minimum garanti aux producteurs pour la campagne en cours (2019-2020) est de 825 Fcfa le Kg. Il est défini en fonction du prix CAF (Coût, assurance, fret) avec une part de 60% au producteur.   

Le mécanisme de Différentiel de revenu décent «est-ce que c’est un truc qui perdure ? », s’interroge Maurice Sawadogo, le président des agriculteurs d’Abengourou, une zone cacaoyère dans l’Est ivoirien, pour qui il faut juguler l’offre et la demande pour garantir un prix rémunérateur aux paysans. 

Pour le président de la Fédération des organisations des producteurs de café-cacao de Côte d’Ivoire (FOPCC), Kambou Sié, « c’est une aventure salutaire » quand on sait qu’ « un tel accord peut envoyer plus de 500 milliards de Fcfa dans le revenu des producteurs ». 

Ce différentiel de revenu descend devrait aller « directement aux producteurs », s’est réjoui  M. Kambou Sié, tout en saluant le lobbying exercé par Accra et Abidjan qui ont décidé de « réparer cette injustice » pour une filière qui engrange plus de 120 milliards de dollars par an dans le monde avec seulement une part entre 5 et 6% pour les pays producteurs.  

Pour stabiliser sa production de cacao, estimée à environ 2 millions de tonnes afin de ne pas contribuer à la chute des cours mondiaux, le Conseil café-cacao de Côte d’Ivoire, organe de régulation de la filière, a décidé de suspendre la production et la fourniture de semences aux paysans. 

« Nous sommes en train de faire le recensement des producteurs, d’abord pour régler le problème de la traçabilité et ensuite mieux connaître les producteurs en termes d’effectif pour programmer avec eux » la quantité à produire, a avait déclaré à l’ouverture de la campagne 2019-2020 Yves Brahima Koné, le directeur du Conseil café-cacao, organe de régulation.  

La volonté actuelle du Conseil café-cacao est affichée. Ne plus permettre la création de nouvelles plantations. Pour M. Yves Brahima Koné, « il n’est pas pertinent » de lancer un vaste programme de plantations au risque de contribuer à la chute des prix sur le marché mondial.

Cette mesure devrait permettre en outre de renouveler les plantations à travers le pays sans augmenter l’offre. L’ICCO, organisation internationale en charge du cacao, prévoit toutefois une augmentation de la production de « 5% en Afrique d’ici à l’horizon 2020 ». Ce qui pourrait déjouer le mécanisme de revenu décent obtenu par Accra et Abidjan. 

Durabilité du cacao

Si la Côte d’Ivoire et le Ghana, gardent le leadership de la production du cacao à l’échelle internationale, ces deux pays voisins peuvent influer sur le prix plancher, jouant sur l’offre et la demande. A contrario, les aléas climatiques et d’autres facteurs exogènes peuvent remettre en cause l’accord entre ces deux pays.

La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial avec près de 2 millions de tonnes, et le Ghana, deuxième producteur mondial, avaient décidé de proposer aux industriels du chocolat et aux négociants un prix plancher de 2 600 dollars US (1,5 million) la tonne, en dessous duquel ils ne vendraient pas le cacao de leurs producteurs.

Un mécanisme garantissant le prix plancher de 2600 dollars US tonnes a été expliqué, les 11 et 12 juin 2019 à Accra, aux industriels du chocolat. Mais, le cacao étant coté à la Bourse de Londres et de New-York, et connaissant des fluctuations des cours, les chocolatiers ont souhaité une autre option plus flexible à accompagner.    

Discuté par les industriels du chocolat et les organes de régulation de la Côte d’Ivoire et du Ghana pendant plusieurs mois, un nouvel mécanisme de prix plancher basé sur le Différentiel du revenu décent, a reçu « l’adhésion de toutes les parties prenantes de la chaînes du cacao en tant que système permettant de servir un revenu décent aux paysans ».  

Les chocolatiers, eux, se sont montrés très regardant sur, entre autres, les questions de destruction massive de la forêt, qui menacent le couvert végétal, ainsi que le travail des enfants dans les plantations, des sujets pour lesquels l’Etat ivoirien et celui du Ghana sont impliqués pour éradiquer ces phénomènes.

Conscients que la durabilité de la filière englobe également les questions environnementales et sociétales, ces deux pays voisins de l’Afrique de l’Ouest ont organisé des rencontres les 10 et 11 septembre 2019 à Abidjan pour aborder de façon spécifique ces questions avec les industriels et les chocolatiers.

Certification et taxes

Depuis le 23 décembre 2019, 352 structures intervenant dans la filière cacao en Côte d’Ivoire dont les entités de certification, les exportateurs, les centres d’achats, les sociétés coopératives, sont soumis à la mise en œuvre des projets de certification et des programmes de durabilité au titre de la campagne 2019-2020, indique une note de la direction générale du Conseil café-cacao. 

Pour la campagne en cours, 2019-2020, « il nous revient qu’aujourd’hui le Conseil a décidé de prendre encore 5 Fcfa par Kg sur tous les producteurs qui sont engagés dans le processus de certification », au prorata du tonnage qui est livré via les différentes structures des exportateurs, affirme M. Kanga, jugeant cela « regrettable ». 

M. Kanga qui note plusieurs taxes sur le cacao en Côte d’Ivoire, relève que le Droit unique de sortie (DUS) et les taxes d’enregistrement donnent, en cumul une « moyenne de 403 milliards Fcfa par campagne qui est prélevé sur les producteurs, soit une moyenne de 200 Fcfa prélevé au Kg sur le producteur ivoirien ».

En marge de cela, il y a le fonds d’investissement agricole, qui est une autre parafiscalité et le fonds d’investissement en milieu rural, qui donnent tous deux « une moyenne de 15 milliards Fcfa prélevés sur les producteurs ivoiriens par campagne », a-t-il ajouté. 

Il avance par ailleurs « un prélèvement moyen de 5,2 milliards Fcfa qui est prélevé sur les producteurs, en outre, le budget de fonctionnement du Conseil qui est de l’ordre de 21 milliards Fcfa, également prélevé sur le producteur ivoirien » puis « le droit de pesage qui est de 1,5 milliard Fcfa ». Pour lui, les taxes et la parafiscalité réduisent le prix garanti aux producteurs.    

« La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao est dernier en prix et c’est incompréhensible », s’insurge M. Kanga Koffi, mentionnant que « le Ghana est à 925 Fcfa/Kg contre 825 Fcfa pour la Côte d’Ivoire, le Cameroun 1 080 Fcfa bord champ et le Brésil 1 275 Fcfa bord champ ».

Lors d’un atelier de l’Organisation mondiale du producteur de café cacao tenu au Ghana du 8 au 11 décembre 2019, le Cocoa Board (organe de régulation du cacao au Ghana) a d’ailleurs annoncé qu’ « après décembre le prix du cacao bord champ va augmenter », a fait savoir M. Kanga qui participait à cette rencontre, estimant que le produit se comporte bien.  

Par ailleurs, « l’utilisation de ces fonds (prélevés aux producteurs ivoiriens) ne vont pas vers les destinations indiquées », a fait observer M. Kanga Koffi, déplorant que les produits phytosanitaires soient « vendus par les agents du Conseil café-cacao » alors que certains producteurs n’ont pas accès à ces accessoires.      

Le swollen shoot, un ravageur     

Le virus du swollen shoot également appelé « le Sida du cacao », « continue de faire des ravages, aujourd’hui, dans la zone de Vavoua, Bouaflé, Saioua », dans l’Ouest et le Centre-Ouest de la Côte d’Ivoire, selon M. Kanga Koffi, qui note que « la maladie avance à grand pas ». 

Tous les vergers sont laissés pour compte parce que l’appui a « circonscrit certaines zones » à traiter, a-t-il souligné, avant d’ajouter que « des planteurs sont dans le deuil, et des gens qui avaient 15 hectares se retrouvent aujourd’hui avec moins de un hectare et ne peuvent récolter un à deux sacs de cacao ».   

« On lance un cri de cœur », dit-il, tout en invitant l’Agence nationale d’appui au développement rural (Anader), à accompagner davantage les planteurs afin de circonscrire ce fléau ravageur qui a déjà décimé des dizaines hectares.  

« Nous avons environ 100 000 hectares à arracher sur trois ans », a indiqué en janvier 2018 le directeur général du Conseil café-cacao. A cette période, plus de 22 000 hectares de plantation avaient été déjà arrachés en Côte d’Ivoire.

L’Agence nationale d’appui au développement rural (Anader) a notamment en charge la gestion des parcelles arrachées. Il est par ailleurs prévu l’accompagnement des producteurs avec le  »cacao Mercedes », une variété ivoirienne qui a un rendement très élevé à l’hectare. 


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