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Dans la jungle avec l’ELN, dernière guérilla de Colombie et d’Amérique

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La nuit tombe sur la jungle de Colombie. Le campement est dans les ténèbres, les fusils à portée de main. Les bombardements de l’aviation militaire contraignent l’ELN à se déplacer constamment, en petit nombre. Ainsi survivent les derniers guérilleros du continent américain.

Le 4 juillet 1964, l’ELN entrait en rébellion armée et 55 ans après, elle est toujours là, ni victorieuse, ni vaincue. La nouvelle génération revendique même la « guerre ouverte contre l’Etat », adversaire plus puissant que jamais.

« Nous avons entendu bien des présidents, des paramilitaires prévoir la défaite de la guérilla et nous restons actifs, depuis 55 ans », lance fièrement le commandant Uriel.

Les coups portés à l’ELN laissent toutefois des traces.

Jeiner n’est pas prêt d’oublier la bombe qui l’a projeté hors de sa tente il y a deux ans. Il faisait déjà sombre et ce guérillero a couru, blessé, désorienté, avant d’être jeté à terre par une autre explosion.

Agé d’à peine 20 ans, il a perdu son bras gauche. « Il y a eu six bombes, la dernière m’a eu. Quand je suis revenu à moi, le bras… rien, il n’y en avait plus », raconte-t-il à l’AFP.

Depuis 2012, les bombes dirigées à l’aide d’une puce électronique, dissimulée par « l’ennemi » dans un sac-à-dos, des bottes ou des provisions, ont réussi à ébranler l’une des forteresses de l’ELN: la forêt tropicale humide du Choco (ouest), département le plus pauvre du pays, majoritairement peuplé d’afro-colombiens et d’indigènes, sur la côte Pacifique.

– Une « guerre » qui va durer –

Dans l’Armée de libération nationale (ELN), les mutilés n’abandonnent pas le champ de bataille.

Aux côtés de Jeiner se bat Jeifer, 34 ans, borgne ; David, 22 ans, a perdu les doigts d’une main ; une prothèse tient lieu de jambe gauche à Oscar, âgé d’une trentaine d’années.

De nouvelles recrues s’entraînent aussi dans cette jungle de fleuves tumultueux et d’arbres hauts jusqu’à 30 mètres. Tous noirs ou indiens, aucun n’a moins de 16 ans, assure l’ELN.

Les autorités dénoncent pourtant le recrutement forcé de mineurs par cette guérilla, avec laquelle des négociations, entamées en février 2017, ont été suspendues en août de l’année suivante avec l’arrivée au pouvoir du président de droite Ivan Duque, et rompues en janvier dernier.

En dépit des captures et des bombardements, qui quand ils ne tuent pas, mutilent, les rangs de la rébellion grossissent. « Le conflit colombien va durer. La guerre est là pour un moment », affirme Uriel, commandant du Front de guerre occidental, dans son campement du Choco où s’est rendue une équipe de l’AFP.

Surgie en pleine Guerre froide, l’ELN a mené sa première action militaire en 1965, armée de vieux revolvers, de carabines et de fusils de chasse.

L’année précédente, une poignée d’hommes entraînés à Cuba s’étaient fixé comme but de fomenter une révolution socialiste en Colombie, gouvernée par des élites libérales ou conservatrices sur fond de violences politiques, et minée par le narco-trafic depuis les années 1980.

De l’avis d’experts, cette rébellion, inspirée des idées du révolutionnaire Che Guevara, n’a jamais eu la capacité de prendre le pouvoir. Mais elle ne se rend pas.

« Il est possible d’affaiblir une guérilla, de gagner du terrain, de la cerner, mais un peuple en armes ne se vainc pas », assure Uriel.

– Déplacements constants –

Forte de sa troupe et d’un vaste réseau de soutien civil, l’ELN se finance grâce aux enlèvements contre rançon, à l’extorsion, aux narcos et trafiquants en tous genres qui lui versent l' »impôt révolutionnaire ».

L’ELN compte 2.300 combattants, contre 1.800 estimés en 2017 par les services de renseignement. Une armée relativement petite comparée aux 265.000 militaires, sans compter la police.

« De nombreux gars s’engagent. C’est leur unique opportunité », explique Yesenia, l’une des responsables du front.


A Quibdo, chef-lieu du Choco, le chômage est quasi le double du taux national qui avoisine les 11%. C’est la ville colombienne aux plus faibles revenus.

Les jeunes, disent les plus anciens, commencent à « défendre des idéaux » après avoir mangé à leur faim et s’être convertis en guerriers.

L’ELN est la dernière guérilla active des Amériques, depuis la dissolution des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc, marxiste), qui ont signé la paix en 2016 et désarmé quelque 7.000 combattants avant de se transformer en parti politique sous le même acronyme.

Les « elenos » ont préféré négocier leur propre accord. Mais les pourparlers ont échoué et ils sont devenus l’ennemi public N°1, bien qu’ils n’opèrent que dans 10% des municipalités colombiennes.

Dans le Choco, ils livrent une guérilla dans des conditions particulières dictées par la jungle dense, où règne le trafic de cocaïne, mais aussi d’or, de platine et de bois.

Ils ne s’y déplacent qu’à pied ou en hors-bord, et par groupes réduits à cause des bombardements militaires et des commandos d’élite qui investissent la jungle durant des jours jusqu’à les prendre d’assaut. « Ils sont mortels », admettent les guérilleros.

Aucun détachement (environ 15 combattants) ne reste plus de quatre nuits dans un même lieu. « Ce sont des mesures préventives », précise le commandant Uriel.

– Sous les bombes –

A cause de tant de mouvements, ajoute-t-il, « la vie guérillera telle que nous la connaissions est perturbée. On y perd en formation (politique), mais on sauve des vies ».

Depuis 2012, selon ses comptes, il y a eu 11 bombardements qui ont fait 25 morts, ainsi que des dizaines de blessés et de mutilés dans les rangs du Front de guerre occidental.

Une goutte d’eau dans un océan de sang. Près de six décennies de confrontation armée entre guérillas, paramilitaires d’extrême droite et forces de l’ordre ont fait plus de huit millions de victimes (morts, disparus et déplacés).

Yesenia, 39 ans dont 22 dans la guérilla, prête à peine attention au vrombissement venu des airs. Les guérilleros ont appris à distinguer les survols militaires.

Pour « la Flaca » (la maigre: ndlr) comme elle préfère être appelée, c’est un premier avertissement. Si les avions reviennent, l’ordre sera donné de lever le camp.

Cette guérillera n’est arrivée que depuis deux jours avec une douzaine d’hommes et trois femmes armés de fusils Galil, M-16, Ak-47, R-15 ainsi que des revolvers de 50 et 30 mm.

Quand le ciel est calme, les rebelles montent leurs tentes et vont s’approvisionner dans les hameaux des environs. Les habitants se sont habitués à leur présence, aux règles de cohabitation et aux sanctions qu’ils imposent.

Jusqu’à il y a trois ans, l’ELN et les Farc se disputaient le contrôle du territoire. Mais avec le désarmement des « compas » (compañeros: camarades), la rébellion guévariste s’est retrouvée seule face à l’armée, aux dissidents de l’ex-guérilla marxiste et aux gangs des narcos.

Leurs combats suscitent la terreur. Entre 2017 et 2018, il y a eu 21.100 déplacés dans le Choco, selon le registre officiel des victimes. Il est à craindre que d’autres doivent fuir leurs terres d’ici peu.

Selon Uriel, les dissidents des Farc préparent une avancée. Le choc semble inévitable.

Yesenia profite donc de ses quelques heures de répit, en reprenant le mantra des guérilleros: « Celui qui bouge vite l’emporte. Et nous, nous savons bouger ».

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