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En Afghanistan, la presse redoute la fin de son âge d’or

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Devant un auditorium bondé, une femme parle, d’abord doucement puis en s’animant. Devant des milliers de téléspectateurs elle demande solennellement à Gulbuddin Hekmatyar, un ex-chef de guerre surnommé le « Boucher de Kaboul », de s’excuser pour ses crimes.

L’intéressé, accusé notamment d’avoir bombardé sans merci la capitale durant la guerre civile (1991-1996), est assis sur l’estrade face au public: il tente d’abord de masquer sa surprise puis décline l’invitation.

La seule tenue d’un débat de ce type sur Tolo News, la chaîne la plus regardée du pays, illustre les progrès de la liberté de la presse en Afghanistan depuis la chute des talibans en 2001, considérée comme l’une des plus grandes réussites du régime actuel.

Le pays s’est habitué à ce que les hommes politiques rendent désormais des comptes et soient ouvertement interpellés à la télévision, à la radio ou sur les réseaux sociaux.

« Il y a quelques années, ce genre de questions pouvait signer votre arrêt de mort. Mais aujourd’hui les citoyens peuvent défier les personnages les plus dangereux », se réjouit Mustafa Rahimi, un étudiant de l’université de Kaboul, à l’issue du débat.

A l’exception du Kirghizstan, l’Afghanistan (121e) est le mieux placé des pays de la région au classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, devant ses imposants voisins tels que l’Inde (140e), le Pakistan (142e), la Russie (149e), l’Iran (170e) ou la Chine (177e).

Mais alors que talibans et Etats-Unis tentent depuis des mois de négocier la fin des combats, de nombreux Afghans, qu’ils soient journalistes ou citoyens, craignent qu’un éventuel accord de paix ne sonne le glas de cet âge d’or de la liberté de la presse.

Une sixième série de pourparlers entre les deux parties s’est achevée la semaine dernière à Doha en n’ayant semble-t-il guère avancé sur plusieurs questions clés.

Sediqullah Khaliq, directeur du groupe audiovisuel Hewad à Kandahar, ville du sud considérée comme le berceau des talibans, se dit « inquiet d’une possible interdiction partielle ou totale des médias ».

« Je crains un retour au black-out médiatique ou une presse contrôlée par l’Etat », dit-il à l’AFP.

Lors de leurs années au pouvoir (1996-2001), les talibans avaient interdit la télévision, le cinéma, la musique et ne toléraient que la diffusion d’émissions de propagande islamiste sur l’unique station de radio autorisée, « La voix de la Charia ».

Toute personne surprise en train de regarder la télévision était punie et risquait de voir son appareil détruit et suspendu à titre d’exemple à un lampadaire.

– « Valeurs religieuses » –

« Aujourd’hui nous diffusons de la musique, les femmes appellent et partagent leurs problèmes en direct à l’antenne. Même si les talibans autorisent les radios, je ne pense pas qu’ils aimeraient nos programmes », estime Mera Hamdam, animateur de la station de radio privée Zama, à Kandahar.

Le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a expliqué à l’AFP que si les insurgés revenaient au pouvoir ils opteraient pour une interprétation islamique de la liberté d’expression.

« Nous ne permettrons pas la propagande, les insultes et l’humiliation des membres de la société et des valeurs religieuses. Nous autoriserons ceux qui participent à l’amélioration de la société », a-t-il dit.

Selon Reporters Sans Frontières, 2018 a été l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les journalistes en Afghanistan. Quinze d’entre eux ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions, dont neuf en avril 2018, dans un attentat revendiqué par le groupe Etat islamique (EI). Parmi eux Shah Marai, chef de la photo pour l’AFP en Afghanistan.

Malgré les risques, plus de 100 chaînes de télévision, 284 stations de radio et un peu plus de 400 journaux et magazines opèrent dans le pays, selon le gouvernement.

Avec l’un des taux d’alphabétisation les plus faibles au monde, la télévision et la radio jouent un rôle essentiel dans le partage de l’information.

De nombreux Afghans redoutent que les Américains, qui ne font pas mystère de leur hâte de quitter l’Afghanistan après presque 18 années de guerre, ne prennent pas la peine d’obtenir de solides garanties pour la liberté d’expression ou les droits des femmes et des minorités.

« La liberté d’expression devrait être incorporée dans tout document résultant des pourparlers de paix », insiste l’ONG de soutien à l’indépendance des médias et de défense de la liberté d’expression en Afghanistan, le NAI.

Pour Rahimi l’étudiant, si tous ces risques se concrétisent, l’Afghanistan est susceptible de retomber dans une « époque sombre ».


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