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Le préfet Lallement, l’intransigeance à tout prix

Au cœur des critiques sur le maintien de l’ordre dans les manifestations, le préfet de police de Paris Didier Lallement est un haut fonctionnaire intransigeant et autoritaire, qui assume son impopularité.

En cela, il est le digne héritier de Jean-Pierre Chevènement, qu’il avait rejoint dans sa jeunesse au sein du Ceres, un ancien courant du PS. La République, « le service de l’Etat », « la fermeté » sont ses totems.

En mars, le sort de son prédécesseur, Michel Delpuech, jugé trop laxiste, est scellé après de nouvelles dégradations sur les Champs-Élysées dont le saccage du restaurant le Fouquet’s durant l’acte 18 des « gilets jaunes ». L’exécutif limoge ce dernier et nomme Didier Lallement, alors préfet de Nouvelle-Aquitaine et déjà présenté comme un « homme à poigne ».

Ce choix est celui du président Emmanuel Macron plus que du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, qui recherchait un profil de policier, faute d’avoir pu imposer son candidat, le préfet Eric Morvan, patron des policiers, actuellement sur le départ.

Sa mission: appliquer la nouvelle stratégie du maintien de l’ordre décidée par Beauvau après les exactions du 1er décembre 2018 à Paris lors de l’acte 3 des « gilets jaunes ». Il s’agit pour les forces de l’ordre d’être plus mobiles et d’aller au contact des manifestants afin d’éviter les dégradations, quitte à assumer des affrontements violents.

« Votre main ne devra pas trembler », lui demande Christophe Castaner. Un an après, Didier Lallement n’a pas vacillé.

— Gestion musclée —

Sa réputation, il la doit en partie à sa gestion musclée des « gilets jaunes » à Bordeaux, qui était devenu un des bastions du mouvement.

Né en août 1956 à Lyon, ce féru d’histoire a un physique reconnaissable entre mille: visage tranchant, regard bleu, léger sourire au coin des lèvres, silhouette longiligne et cheveux blanc séparés par une fine raie au milieu. « Ce n’est pas un comique, mais un adepte de l’humour au second degré », dit de lui un ancien ministre, qui garde le souvenir d’un homme « agréable, fin », « loin de son image actuelle clivante et cassante ».

Tous ceux qui l’ont côtoyé, proches, anciens ministres, fonctionnaires, syndicalistes interrogés par l’AFP, le décrivent comme « très déterminé », « gros travailleur », « excellent », « un stratège de l’Etat ».

Ils le dépeignent aussi comme « dur avec les autres et dur avec lui-même », au risque de s’attirer de redoutables inimitiés. Certains à Bordeaux ont sabré le champagne pour fêter son départ.

Rien ne semble l’atteindre. Jean-Luc Mélenchon l’accuse d’avoir des « méthodes de psychopathe » et réclame régulièrement, comme Marine Le Pen, sa démission ; la maire de Paris Anne Hidalgo qui demande qu’il soit recadré. Il n’en a cure.

« Il a une mission, il l’exécute » en « fidèle serviteur de l’Etat », résume un proche. « C’est un grand amoureux d’un Etat parfois idéalisé », estime un haut fonctionnaire de l’Intérieur pour qui Didier Lallement s’est « construit une image de dur dont il n’est pas mécontent ».

Un responsable d’un syndicat policier juge qu’il « s’est créé un personnage avec une carapace, mais sait écouter ». « Il ne transige pas. L’avantage, c’est qu’avec lui on sait à quoi s’en tenir. Il tient le même discours quel que soit son interlocuteur », renchérit un autre.

— « Graal » —

Préfet de police de Paris, c’était son « Graal », assurent des proches. Didier Lallement ne cache d’ailleurs guère son contentement de diriger cet « Etat dans l’Etat », quitte parfois à paraître arrogant.

La scène, en novembre Place d’Italie, au lendemain d’une manifestation mouvementée, où il croise une femme « gilets jaunes », est symptomatique: « Nous ne sommes pas du même camp, madame! », lâche-t-il. Il concèdera toutefois « une maladresse » auprès de visiteurs.

Didier Lallement n’a pas fait l’ENA, mais une école de commerce moyenne, et sa trajectoire le rend difficilement classable politiquement.

La cinquantaine venant, Didier Lallement s’était rapproché de la droite en rencontrant Dominique Perben en 2002. Perben est garde des Sceaux, Lallement, patron de la pénitentiaire. Ils s’apprécient et resteront très liés, ce qui déconcertera ses camarades socialistes.

Dominique Perben en fait son directeur de cabinet au ministère des Transports (2005-2007). Il y restera avec Jean-Louis Borloo, comme secrétaire général du ministère de l’Ecologie (2007-2010).

Ce fils d’une secrétaire de direction et d’un technicien commercial avait pourtant découvert les cabinets ministériels avec la gauche en 1988 avant d’entrer en 1997 à l’Intérieur avec Jean-Pierre Chevènement.

Il y reviendra en 2012 dans les bagages de Manuel Valls, comme secrétaire général. Là, il s’oppose violemment à Denis Favier, l’emblématique patron des gendarmes d’alors, et perd la partie.

A l’arrivée de Bernard Cazeneuve à l’Intérieur, le courant ne passe pas. Il part à la Cour des Comptes, avant d’être nommé en 2017 à Bordeaux où il peaufinera son image d’homme à poigne.

« Qu’on le dépeigne en affreux, il n’en a rien à taper. Il y voit même une forme de reconnaissance de son autorité », confie à l’AFP un de ceux qui le connaît bien.


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