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Tierno Monenembo: « la Guinée actuelle est très intéressante pour un écrivain »

Tierno Monenembo © Droits réservés

L’écrivain franco-guinéen parle de son nouveau roman, du climat politique en Guinée, et des relations franco-africaines, avec cette verve qui lui appartient

 

L’écrivain franco-guinéen nous a reçu à Conakry, dans le quartier résidentiel de Kipé. Tierno Monenembo, Franco-Guinéen, a passé sa vie à naviguer entre les deux continents, européen et africain. « Selon les saisons », dit-il, amusé. Né en 1947 dans le Fouta-Djalon, il s’exile en 1969 au Sénégal, puis en Côte d’Ivoire. Après un doctorat de biochimie en France, il enseigne en Algérie, au Maroc, et à Caen, en Normandie, où il réside longuement. Autant d’expériences qui nourrissent son œuvre. Voilà près de quarante ans qu’il écrit, publie, lui qui a lu, enfant, le français, avant même de commencer à le parler. « Sony Labou Tansi disait : Nous ne sommes pas des francophones, nous sommes des francographes », se plaît-il à rappeler. Français et Guinéen, libre et engagé, Tierno Monenembo est aussi un écrivain qui dénonce, avec ironie, férocité, et courage. Il ne s’en prive pas, au cours de cet entretien pour Le Point Afrique.

Vous êtes revenu vous installer en Guinée en 2012. Pourquoi ?

Je suis revenu en Guinée pour écrire sur ce pays avant de mourir. Le vieillard retourne vers son berceau quand il sent venir ses derniers jours. La Guinée actuelle est très intéressante pour un écrivain : rien de mieux que la décadence pour nourrir la littérature ! Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques et de mémoire tronquée, c’est le moment ou jamais de parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Le discours politique impressionne mais c’est une denrée périssable. Pour moi, le fait de vivre dans une société décadente est un avantage. La littérature et la décadence vont très bien ensemble. Tourgueniev, Tolstoï, et Dostoïevski sortent tout droit de la décadence de la Russie tsariste. Et sans la « malédiction du Sud », aux États-Unis, il n’y aurait pas eu Faulkner.

Comment vous sentez-vous en Guinée pour écrire ?

Est-il nécessaire de bien se sentir pour écrire ?… Mais bon, je suis chez moi et les bases de la société sont en train de trembler. Les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles, et je ressens une forme de connivence avec eux. Ils se posent des questions. Avant, on ne se posait pas de questions. On avait que des réponses. Sékou Touré ne proposait que des réponses, toutes aussi fausses les unes que les autres.

Quelle histoire racontez-vous dans votre nouveau roman ?

J’ai eu envie de raconter la Guinée indépendante, à travers la vie d’une jeune fille d’aujourd’hui. Toutes les douleurs nationales sont en elles, dans sa tête, dans son corps. C’est quelque chose qui n’est pas évident : le corps d’une jeune fille dans lequel toute une histoire est logée, cette tragédie guinéenne qui la transperce. La femme et l’enfant sont d’excellents personnages romanesques. Mon personnage, au début du roman, a peut-être 35 ou 40 ans, et elle était enfant au moment de la mort de Sékou Touré. Sans qu’elle s’en rende compte, elle est traversée par plusieurs identités, et puis elle va découvrir qui elle est réellement. Je compte dérouler tout ce qui s’est passé dans ce pays depuis l’indépendance. L’histoire est là, et il faut la digérer, et comme disait Tchicaya U’Tanmsi, il faut « la rendre conte ». Il faut faire de l’histoire un conte de Noël.

L ‘histoire de la Guinée est-elle une histoire difficile à digérer ?

Oui, car c’est un pays qui a beaucoup plus subi la violence que les voisins. Il y a eu une forte résistance à la conquête coloniale. Toutes les ethnies ont résisté. Samory Touré a combattu trente ans durant. Bokar Biro, le dernier roi du Fouta Djallon, est mort au champ de bataille. On l’a décapité. On a remis sa tête à sa mère, qui a marché 350 kilomètres de Timbo jusqu’à Conakry pour la présenter au gouverneur. On dit qu’elle se trouverait aujourd’hui au musée de l’Homme à Paris. Tout cela est pesant. D’autant que le colon après l’indépendance a laissé la place à des gens comme Sékou Touré, Lansana Conté, Dadis Camara, Sékouba Konaté et Alpha Condé ! Bref, des tueurs !

Pour un romancier, l’Histoire est un sujet inévitable. Ou on l’exploite, ou on la refoule, ou on la renie, ou on s’en moque. En tout cas, elle est là et elle hante et hantera toujours la littérature.

Ce roman déclinera donc plusieurs pans d’histoire guinéenne contemporaine, en convoquant aussi celui de la résistance à la conquête coloniale française ?

Pas vraiment. Je ne m’attarderai pas sur la période coloniale. Je l’ai déjà largement évoquée dans Les Écailles du ciel. Cette jeune femme est un pur produit de l’indépendance. Elle en porte les traumatismes indélébiles et les amères désillusions. Évidemment, le colonialisme, l’impérialisme ne sont pas des fictions, ce sont des réalités qui perdurent malgré les flonflons et les étalages de bons sentiments. Mais dites-moi, quels arguments leur opposer après les agissements de Sékou Touré, du FLN algérien, de Mugabe et de Jacob Zuma ?

Quelles sont vos sources pour narrer cette Histoire ?

La mémoire. La mienne, beaucoup plus que la mémoire officielle. Il y a une distance à prendre. Il faut faire en sorte que l’histoire ne devienne plus qu’un vieux souvenir, certes douloureux, mais lointain et vivace. Faulkner, par exemple, sait le faire. Moi, j’ai 70 ans, et au moment de l’indépendance, j’en avais 11. Parfois la mémoire se brouille. Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires différentes de la mienne, celle de l’Algérie par exemple. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été brutalisés, humiliés et volés comme les Guinéens, comme les Congolais, comme tous les autres.

Toutes ces mémoires enrichissent la plume, et permettent d’aboutir à quelque chose de plus sensé, de plus agréable, de plus exaltant : la fiction. Elles forment une mer collective. « La mer des contes », dirait Salman Rushdie, là où tous les contes convergent. Dès que la mémoire collective est revisitée par la plume, le passé est exorcisé et la violence et la haine ne peuvent plus tout régenter.

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L’épisode de la colonisation française est-il encore très présent chez les jeunes Guinéens d’aujourd’hui ?

Certainement, car Sékou Touré l’a beaucoup entretenu, pour des raisons de propagande, pour des raisons purement carriéristes. La rancune anticoloniale a été maintenue fortement par les radios de Sékou Touré, par l’idéologie anti-impérialiste. Il a fait en sorte que tous les problèmes de la Guinée soient issus de la colonisation. Cette demi-vérité habite encore la tête des jeunes Guinéens.

L’actuel président Alpha Condé ne se prive pas non plus de dire que le retard de la Guinée est imputable à la France, et à son rôle dans l’histoire ?

Oui, Alpha Condé, qui a dirigé la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), et que j’ai connu en 1974, dit que tous les problèmes viennent de De Gaulle, de Senghor et d’Houphouët-Boigny. C’est là toute la lâcheté de nos dirigeants, qui ont toujours mis les problèmes du pays sur le dos des autres. Mais un pays doit s’assumer. À partir du moment où on a été décolonisé, on doit s’assumer. On ne quitte pas la prison pour se mettre devant la porte et s’engueuler avec le geôlier. Or, c’est ce que la Guinée fait depuis 1958. Sékou Touré a beaucoup glosé sur l’hostilité de la France, mais savez-vous que la Caisse centrale de coopération a continué à financer des projets bien après la rupture des relations diplomatiques entre la France et la Guinée, et que l’UTA (Union des transports aériens) et Ugine Péchiney n’ont jamais fermé leurs bureaux ? Et puis, d’autres sont venus après le départ de la France : tout le bloc soviétique, la Chine, Israël, le monde arabe, les États-Unis, l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Allemagne. Tous ces pays nous ont aidés (je rappelle au passage que globalement l’aide américaine à la Guinée est dix fois supérieure à l’aide américaine à la Côte d’Ivoire). Mais on avait des vauriens au pouvoir. Cela, personne n’ose le dire. Ce n’est pas la faute de la France. La France, c’est jusqu’au 2 octobre 1958. Depuis le 3 octobre 1958, c’est nous.

Le président Alpha Condé est aussi un pourfendeur de ce qu’on appelle la Françafrique, ces réseaux de l’ombre entre la France et ses anciennes colonies françaises mis en place après l’indépendance et perpétués au cours de la Ve République…

Mais c’est lui, le chouchou de la Françafrique ! Si jamais ce cordon se coupait, il serait le premier à chuter. Sans la Françafrique, aurait-il pu accéder au pouvoir ? La Françafrique a triché pour lui, tout le monde le sait. Il n’a jamais gagné une seule élection en Guinée. Jamais. Il a été battu dès la présidentielle de 2010. Il n’a eu que 18 % au premier tour, tandis que son adversaire Cellou Dalein Diallo a obtenu 44 % des suffrages. Et, tenez-vous bien, il s’est écoulé six mois entre les deux tours ! La démocratie à la françafricaine, quoi !

Emmanuel Macron s’est présenté devant les étudiants burkinabè, à Ouagadougou, comme étant d’une génération qui n’a pas connu la colonisation, avez-vous suivi son discours ?

Pas vraiment, j’avais autre chose à faire. Mais je suppose que comme ses prédécesseurs, il s’est engagé à abattre la bête en arguant de son très jeune âge (il avait deux ans quand Sassou N’Guesso est venu au pouvoir). D’ailleurs, Sarkozy et Hollande nous ont déjà fait le coup. Et puis, franchement, Macron a-t-il suffisamment de griffes pour défier les vieux crocodiles d’Afrique ?


Comment rendre la relation entre la France et les anciennes colonies françaises d’Afrique plus paisible ?

Il faut que la France se décolonise elle-même. Je vous renvoie au syndrome hégélien du maître et de l’esclave. On se libère à deux. C’est ce que disait Hegel. L’Afrique ne va pas se libérer seule. Il faut que la France se libère elle aussi du syndrome colonial. Il faut qu’on crée d’autres relations. Heureusement, entre la France et l’Afrique, il y a des relations humaines et culturelles très fortes. Ce sont les relations officielles qui sont viciées. Il faut assainir le climat politique, rendre nos relations constitutionnelles. Pour l’instant elles sont clandestines, mafieuses. L’Assemblée nationale française n’a aucun droit de regard sur la politique africaine de la France. Vous vous rendez compte ? La presse française n’ose même pas enquêter dans cette zone réservée. C’est vrai que le terrain est miné, mais jusqu’à quand ?

Le sentiment anti-français tend à se renforcer dans divers pays ouest-africains, le percevez-vous en Guinée ?

Oui, mais c’est la mauvaise politique française qui le cultive. Dans les années 1960, dans le contexte des indépendances africaines, de la guerre d’Algérie, de la guerre froide, de Gaulle avait compris que sans l’Afrique, la France était fichue. Il a donc confié (à la hâte si j’ose dire) le dossier à Foccart qui en a fait ce qu’il a voulu. Il aurait fallu que les choses évoluent dans le temps. Or, cela n’a pas été le cas. Aucun locataire de l’Élysée n’a voulu appuyer sur le bouton « réforme ». François Mitterrand, par exemple, s’est pour une fois, très bien senti dans les chaussons de De Gaulle. À tel point qu’il a fait de son propre fils le cerveau de sa politique africaine. Son fils ! Incroyable ! Si dès l’arrivée de la gauche, la France avait pris soin d’établir enfin des relations rationnelles avec ses anciennes colonies, on n’en serait pas là. Que faire (en 2017 !) avec Denis Sassou N’Guesso, Paul Biya, Alpha Condé, etc. ? C’est avec ces vieux dinosaures-là qu’on va fabriquer l’avenir ? En l’état actuel, les relations franco-africaines sont fondées sur l’arnaque et le copinage. Hélas, il n’y a personne (ni philosophe, ni journaliste, ni prêtre, ni bon samaritain) pour dénoncer cela.

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Vous, vous ne vous privez pas de dénoncer la Françafrique ! Vous l’avez fait notamment en avril dernier, lorsqu’Alpha Condé est allé faire ses adieux au président François Hollande, son « camarade » de l’Internationale socialiste…

Quand j’en ai marre, je réagis. Je me dis qu’il est temps d’humaniser les relations franco-africaines, de faire en sorte qu’elles soient normales, placées sous le contrôle des peuples, et que les députés d’ici et de là-bas y aient un droit de regard. Dans un monde qui change de jour en jour, c’est la seule sphère où rien ne bouge. C’est incroyable ! Une mafia de Blancs et de Noirs mange et l’Afrique et la France. Ces gens ne servent aucun État, aucun principe, aucune cause. Ils roulent pour eux.

Les revendications pro-démocratiques se multiplient à travers l’Afrique, vous vous intéressez à ces mouvements qui réclament plus de respect de l’État de droit ?

Les choses évoluent. Le fait marquant de la décennie, c’est la décision de la Cour constitutionnelle kényane, d’invalider le résultat de la présidentielle, début septembre. Je pense qu’il s’agit là d’une grande avancée. Depuis les indépendances, deux grands événements se sont produits à mes yeux : l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela et l’annulation de ce scrutin kényan. Cela jette l’opprobre sur la communauté internationale, qui a tendance à avaliser les plus frauduleux ces scrutins. Ce beau monde avait dit sans aucune gêne que tout s’était très bien passé. Comme en Guinée. On nous a assuré que tout s’était très bien déroulé en 2010. Alors qu’on sait qu’Alpha Condé a recueilli moins de 30 % des voix au second tour. Donc cette décision d’une haute-juridiction kényane décrédibilise davantage les observateurs internationaux auxquels personne n’a jamais crus.

Quel message cette décision de la Cour constitutionnelle kényane envoie-t-elle à travers l’Afrique ?

Cela donne de l’espoir. Cela veut dire que l’Afrique est en train de mûrir : les consciences citoyennes émergent, les institutions se fortifient. C’est une très bonne chose. Enfin, une véritable perspective démocratique ! Au Burkina, au Burundi, au Togo, au Congo, nos jeunes ne seront pas morts pour rien. Savez-vous que plus d’une centaine de jeunes manifestants ont été tués en Guinée depuis l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir ? Tués à balles réelles, alors que les forces de l’ordre ne manquent ni de canons à eau ni de gaz lacrymogènes.

Il y a un changement dans les consciences en Afrique. Nous étions auparavant des sociétés essentiellement rurales, fatalistes, soumises, mais on s’urbanise. À mon avis le porte-voix de la lutte en Afrique, ce n’est pas la ville, mais le bidonville. C’est là que tout se passe, qu’on commence à revendiquer, à réclamer de l’eau, de l’électricité, le respect de la Constitution. Nos chefs d’État ont tendance à prendre la Constitution pour leur chemise de nuit. Et ils sont convaincus, les pauvres, qu’il n’y aura jamais rien ni personne pour les en empêcher.

Vous êtes très remonté contre les hommes politiques…

Absolument, surtout contre les hommes au pouvoir. Les opposants, je les ménage. Je les soutiens quand ils sont réprimés. Alpha Condé, je l’ai soutenu quand il a été injustement emprisonné par Lansana Conté. Cellou Dalein Diallo, je l’ai soutenu à partir du moment où il a été sauvagement réprimé au stade du 28-Septembre de Conakry [en 2009, au moins 156 personnes ont été tuées et 109 femmes ont été violées selon l’ONU, lors d’un meeting de l’opposition pour dire « non » au maintien au pouvoir de Moussa Dadis Camara, NDLR]. Je continue de le soutenir parce que je considère qu’il est victime de manigances électorales et de stigmatisation malsaine.

Alpha Condé avait été critiqué pour avoir joué sur les divisions ethniques, cherchant le soutien de Malinké ou de Soussous, et stigmatisant les Peuls, la communauté de son adversaire Cellou Dallein Diallo. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Il y a eu des tentatives pour diviser les Guinéens, tribaliser le débat politique. Mais ça ne marche pas. Au niveau de la société, le tribalisme ne peut pas prendre, car il n’y a pas d’ethnie dans ce pays. Il n’y a pas une seule ethnie pure. On est brassés depuis le début, c’est-à-dire depuis l’empire du Ghana. Nous sommes tous des fils de Sarakollés !

Malgré tout, les tentatives de récupération se poursuivent. À son arrivée au pouvoir, Alpha Condé a favorisé les Malinké (la ville de Kankan à elle seule recevait jusqu’à 50 % des financements publics). Mais les Malinké l’ont lâché. Il a ensuite essayé avec les Soussous. Et maintenant, on voit que le gros de cette somme va vers le Fouta Djalon. Il tente de récupérer la communauté peule. Vous voyez la malhonnêteté ! Au lieu de faire une politique nationale de développement structurée, une politique d’intérêt national, il joue sur les divisions, à des fins purement électoralistes. Parce qu’Alpha Condé n’aime ni les Peuls, ni les Malinké, ni les Soussous, ni les Guerzés… Il n’aime que lui-même.

Au Mali voisin, dans le contexte de la guerre et de l’incursion de groupes islamistes radicaux, les conflits interethniques entre Peuls et Bambaras, ou Peuls et Dogons ont pris une tournure plus violente ces dernières années, et des Peuls ont aussi rejoint ou initié des groupes armés. Peut-on parler d’une question peule ?

Oui, la question peule se pose. Partout dans le monde, le conflit éleveurs-agriculteurs est récurrent. Cette question-là était sous-jacente. Le Mali, comme tous les pays africains, a été très mal dirigé. On dit que le Mali est mandingue. Ce qui est faux. Le Mali, depuis toujours, est multiethnique et divers. Il y a des siècles que Peuls, Songhaï, Malinké, Touareg, Bambaras, Dogons, Soninkés, etc. partagent ce territoire Et je vous assure que la concorde et la fraternité ponctuent l’histoire de ce grand pays bien plus que la méfiance et la discorde. Savez-vous, par exemple, que c’est dans la cour de Mansa Souleymane (qui a régné au moment où le Mali se trouvait à son apogée) que se réglaient les conflits entre les différents clans touareg ? La voilà, la différence majeure entre nos rois d’avant et ceux d’aujourd’hui : il n’y avait pas les Touareg d’un côté et les Mandingues de l’autre. Les conflits entre Touareg, ou entre Peuls (deux peuples nomades) étaient très fréquents. Mais cela se réglait au niveau du pouvoir central. Or, le Mali actuel semble avoir décidé que le pays s’étendait de Bamako à Ségou. Au Nord, plus rien. Pas de Peuls, pas de Songhaï, pas d’Arabes, pas de Touareg ? Et pourtant, ils sont là, depuis des siècles et des siècles. Depuis toujours. Tombouctou, qui est une ville de Touareg à l’origine a su accueillir des populations venues des quatre coins du monde musulman : les Noirs comme les Arabes, les Turcs comme les Berbères.

L’État malien doit intégrer tout le monde, traiter tous ses enfants exactement avec le même amour. Car ceux qui se sentiront abandonnés seront tentés par les vents mauvais du djihadisme et de l’ethnocentrisme. Gérer un peuple, c’est d’abord gérer sa mémoire collective. Et Dieu sait si la mémoire collective malienne est fabuleuse !

Si vous deviez poursuivre aujourd’hui l’histoire de Peuls, où nous emmènerait-elle ?

J’irais dans le monde entier. Car les Peuls sont ce que Léopold Sédar Senghor appelait « les hommes aux longues jambes ». Des hommes qui marchent. Et il n’y a pas un pays au monde aujourd’hui où vous ne trouvez pas des Peuls venus de Guinée (surtout). Au Danemark, en Suède, en France en Belgique, en Suisse, en Argentine, en Chine, au Maghreb, au Moyen-Orient, aux États-Unis, au Canada, en Russie, au Japon… Ils sont partout. Ma famille est dispersée aux quatre coins du monde. J’ai des neveux mexicains, ivoiriens, slovènes. J’ai une tante estonienne. L’un de mes beaux-frères est allemand, l’autre, centrafricain… Mais il n’y a pas que les Peuls dans mon roman. Les Peuls n’ont jamais vécu seuls. Ils ne le peuvent pas : ils sont dépendants. Le Peul est un éleveur à l’origine. Il n’avait que la vache, le lait, la peau, le fumier. Ce sont les autres qui avaient le riz, le fonio, les étoffes, l’indigo, l’ivoire et l’or. Il a donc bien fallu échanger. Et aujourd’hui encore les uns ne peuvent pas vivre sans les autres. On est définitivement interconnectés, on est obligés de vivre ensemble. Dans le bien comme dans le mal. Dans la paix comme dans la guerre. Et même s’il y avait deux ou trois autres guerres, on continuerait de vivre ensemble. Rien ne peut pas nous séparer. J’ai leur sang, ils ont le mien.

Vous avez reçu en juin 2017 le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

L’écriture est un travail pénible et ingrat. L’angoisse de la page blanche est mortelle. L’écrivain a besoin d’être de temps en temps incité à poursuivre. Surtout à mon âge !

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